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Dialogue imaginaire ·

Africa Forward à Nairobi, vu par la presse française

Le sommet Africa Forward s’ouvre dans la capitale kényane. Plusieurs journaux français y consacrent leur Une — chacun à sa manière. Et si leurs auteurs s’asseyaient ensemble ?

Le décor. Un café en terrasse, à quelques rues du Centre international Kenyatta où les chefs d’État se réuniront demain. Les invités, ce jour-là : Lectures comparées d’un même événement : le partenariat, l’enquête, la critique. Le dialogue qui suit est entièrement imaginé — mais chaque ligne s’appuie sur ce que ces auteurs ont écrit ou dit dans l’édition du jour.

I. Pourquoi sommes-nous ici ?

La dirigeante (tribune Le Figaro)

Nous sommes là parce qu’un constat simple nous rassemble : notre partenariat est solide et il est nécessaire. Plus de cent milliards d’euros de chiffre d’affaires, près d’un million d’emplois sur le continent — ce ne sont pas des chiffres abstraits, ce sont des filières agricoles, des plateformes industrielles, des infrastructures énergétiques. Le monde se recompose à toute vitesse. Produire ensemble, à grande échelle, ce n’est plus un slogan, c’est une condition de survie pour nos deux continents.

Rémy Pigaglio (L’Opinion)

Je note. Mais permettez-moi de poser la question telle qu’elle traîne dans les couloirs depuis ce matin : pourquoi ce sommet, pourquoi maintenant, et pourquoi à Nairobi ? C’est la première fois qu’il se tient dans un pays anglophone. Cela dit quelque chose. Le président Macron a lui-même reconnu hier que « depuis vingt-cinq ans, la France est bousculée en Afrique ». C’est lui qui le dit, et il ajoute : « c’est normal, et c’est très bien ». Africa Forward, vu de mon banc de presse, c’est aussi une façon de prouver que vous n’avez pas quitté la table.

Samba Sy (L’Humanité)

Ce qui me frappe d’abord, c’est l’étiquette. On l’appelle « sommet Afrique-France ». Mettez ces deux mots sur les plateaux d’une balance : d’un côté un pays, de l’autre un continent. Le déséquilibre est inscrit dans le nom. Je ne dis pas cela pour polémiquer — je dis qu’un effort de réajustement est nécessaire, et qu’il serait dans l’intérêt de la France autant que dans le nôtre.

La dirigeante

Bon. Avant que les deux autres ne commencent leurs procès en sorcellerie : cent milliards d’euros de chiffre d’affaires, un million d’emplois. Point. C’est ça, le réel. Le reste, c’est de la littérature de salon parisien. Ceux qui n’ont jamais signé un contrat, jamais embauché un seul Africain, vont nous expliquer le continent. On a l’habitude.

Samba Sy

Voilà. À peine assise, déjà la condescendance. « Le réel », c’est-à-dire vos profits. Vous appelez « partenariat » ce qui s’appelle pillage depuis cent cinquante ans. Africa Forward ? C’est la Françafrique avec un peu d’anglais dessus pour faire moderne. Je ne suis pas dupe, et personne ici ne devrait l’être.

Rémy Pigaglio

Permettez, monsieur Sy, mais ce vocabulaire-là — « pillage », « Françafrique » — c’est exactement le genre de slogan qui dispense de regarder les chiffres. Et madame, votre million d’emplois, vous le sortez à chaque sommet depuis dix ans, sans jamais le ventiler. Moi, je viens travailler. Vous, vous venez tous les deux faire de la communication.

II. La France s’en va-t-elle ?

Rémy Pigaglio

C’est la petite musique qui domine depuis plusieurs années, alimentée par quelques retraits spectaculaires. La BMCI vendue à Holmarcom au Maroc — en moins de dix ans, toutes les banques françaises ont quitté le royaume. Bolloré Africa Logistics cédé à MSC en 2022. Le départ des troupes au Sahel. Et pourtant, les chiffres résistent : la France reste le deuxième pays en stock d’investissements directs étrangers sur le continent. Le stock d’IDE en Afrique de l’Est a crû de cent un pour cent entre 2015 et 2023. Les deux choses sont vraies en même temps.

La dirigeante

Vous avez raison de le souligner. Nous ne sommes pas dans le déni. Le retrait de Bolloré des activités portuaires est réel — mais Canal+ se déploie fortement sur le continent, et les banques qui sont parties ont été rachetées par des acteurs africains, pas par des concurrents extracontinentaux. Ce qui se joue, ce n’est pas un retrait, c’est une recomposition. Nous voulons accompagner les jeunesses africaines, structurer des filières, transformer le potentiel démographique en puissance productive. Et nous demandons, oui, des cadres stables, des procédures rapides, une visibilité sur la demande. Ce n’est pas une exigence excessive : c’est ce que demande tout investisseur, partout.

Samba Sy

Je vous écoute et je crois à la sincérité de votre engagement individuel. Mais le cadre dans lequel vous opérez, lui, est celui d’une économie mondiale capitaliste qui est, quand elle le peut, une économie de prédation. Ce n’est pas un jugement moral, c’est une description. Les Chinois, les Turcs, les Américains, les Indiens, vous-mêmes : chacun cherche les ressources, le pétrole, le gaz, les minerais. Le danger, pour nous, n’est pas qu’un acteur reste ou parte. C’est que nous n’ayons pas, nous Africains, développé notre propre vision du monde — celle qui nous permettrait de faire fructifier nos richesses au lieu de les voir négociées à notre table sans nous.

Rémy Pigaglio

La France s’en va, la France revient, la France n’a jamais été là, la France est partout. Choisissez. Moi, j’ai les chiffres. Deuxième investisseur en stock, IDE en Afrique de l’Est +101% entre 2015 et 2023. Vous pouvez agiter votre Bolloré comme un drapeau rouge, ça ne change rien.

Samba Sy

Les chiffres, les chiffres. On vous a vendu un cabinet Deloitte, vous le recrachez ici sans broncher. Que la France soit « deuxième investisseur en stock » dit exactement ce que je dis : vous êtes installés, et vous comptez le rester. Le retrait de vos troupes au Sahel, vous l’oubliez bien vite, non ? Vous avez été chassés. Chassés. Le mot ne vous plaît pas, mais c’est le bon.

La dirigeante

« Chassés ». Très bien. Et les Chinois, qui financent clef en main et endettent vos pays jusqu’à l’étranglement, eux, on les a invités ? Vous les défendrez aussi, j’imagine, parce qu’ils ne sont pas français. Soyons clairs : si nos entreprises partent, ce ne sont pas vos militants qui ouvriront les écoles et les hôpitaux. Ce sont d’autres, moins regardants. Vous le savez très bien.

III. Et la souveraineté, dans tout cela ?

La dirigeante

Le mot que nous mettons au cœur de notre tribune est précisément celui-là : souveraineté productive. Pour nos deux continents. L’Afrique sécurise son industrialisation et son énergie, la France et l’Europe sécurisent leurs approvisionnements, réduisent leurs dépendances critiques. Ces priorités ne sont pas concurrentes : elles sont complémentaires. C’est ce que veut dire « produire ensemble ».

Samba Sy

Le mot est beau, et je veux bien le prendre au sérieux. Mais souveraineté veut dire : capacité à dire non. Une souveraineté qui ne serait que la promesse mutuelle de fournir et d’acheter, ce serait une interdépendance bien gérée — ce qui est déjà précieux, je vous l’accorde — mais ce ne serait pas la souveraineté. Au Sénégal aujourd’hui, je vois un binôme au pouvoir en conflit ouvert, des journalistes arrêtés, des chantiers à l’arrêt, une dette insupportable. Tant que ces fragilités-là demeurent, le mot « partenariat » reste un mot poli pour décrire un rapport de forces.

Rémy Pigaglio

Pour ma part, j’essaie de tenir les deux bouts. Sur ce site, je rencontre une dirigeante d’un cabinet de conseil qui me dit : « nous voulons nous implanter en Afrique de l’Est, ce sont des économies en plein développement ». Et je note aussi, parce que c’est mon métier, que les risques persistent — corruption, infrastructures, instabilité réglementaire — et que les « vieux réflexes de la Françafrique perdurent chez certains acteurs ». Le sommet d’aujourd’hui ne résoudra pas cela en deux jours. Il en mesure simplement la difficulté.

La dirigeante

La souveraineté ? Vous voulez la souveraineté ? Très bien, payez vos dettes, sécurisez vos contrats, et arrêtez de nationaliser nos filiales tous les trois ans. La souveraineté n’est pas un mot magique qu’on prononce pour se dispenser d’avoir un État qui fonctionne.

Samba Sy

« Un État qui fonctionne » — venant des héritiers de ceux qui ont armé une moitié de nos dictatures, c’est savoureux. Vous voulez de la souveraineté ? Rendez l’uranium. Rendez les comptes. Rendez le franc CFA. Tant qu’on n’aura pas eu cette conversation-là, votre « souveraineté productive » est un slogan publicitaire.

Rémy Pigaglio

Le franc CFA n’existe plus sous cette forme, monsieur Sy, mais je vois que la précision factuelle n’est pas votre fort. Madame, vous non plus d’ailleurs : « tous les trois ans », franchement. Vous parlez tous les deux pour vos camps. Moi je note. Et je publie. C’est tout ce qu’on me demande.

IV. Que retenir, demain matin ?

La dirigeante

Que nos projets sont prêts. Plusieurs milliards d’euros, dans l’agriculture, l’énergie, la santé, le numérique, le tourisme. Que la méthode change : l’impulsion donnée en 2017 pour un partenariat « d’égal à égal » trouve, ici, une traduction concrète. Africa, forward.

Rémy Pigaglio

Que vingt-trois milliards d’euros ont été annoncés — dont quatorze de source française — et qu’une grande partie d’entre eux étaient déjà connus. Que la France a perdu son pré carré, et que c’est, peut-être, l’occasion d’apprendre à travailler autrement. Je terminerai mon papier là-dessus : pour convaincre dans un continent qui attire le monde entier, les entreprises françaises devront redoubler d’efforts.

Samba Sy

Que la paix vaut mieux que les guerres impérialistes qui « avancent comme une grande vague » vers nos rives. Que chaque jour qui passe est un jour qui nous rapproche de l’abîme si l’on ne rassemble pas les forces républicaines. Et que la véritable question, dans cette salle, demain, ne sera pas « combien », mais « pour quoi » et « pour qui ».

La dirigeante

Je retiens qu’une fois de plus, on aura passé une heure à se faire faire la leçon par des gens qui ne créent ni un emploi ni une école. Demain, je signe. Vous, vous écrirez.

Samba Sy

Je retiens que rien n’a changé. Le costume est neuf, le discours est lissé, la prédation est intacte. Demain, vous signerez, oui — et nous, nous paierons. Comme toujours.

Rémy Pigaglio

Je retiens que personne ici n’a écouté personne. Ce qui, je dois l’admettre, fait un excellent papier. Merci à vous deux. Le titre s’écrit tout seul.

Ce que les rédactions racontent diffère, parfois violemment. Mais sous les angles s’empile une couche commune : des faits, des dates, des chiffres qu’aucun des articles ne conteste — quand ils sont mentionnés. Cette liste n’épuise rien, elle pose simplement ce sur quoi on peut s’appuyer avant de se disputer le reste.